Le cheval qui hennissait à l’oreille des humains (et des autres chevaux)
Le hennissement est la vocalisation la plus connue des chevaux domestiques. Même les personnes qui n’ont jamais vu un cheval “en vrai” savent reconnaître un hennissement (merci les films, séries et les livres audios pour enfants). Pour les “femmes et hommes de cheval”, vous savez qu’il y a des chevaux plus bavards que d’autres. Mais, que nous disent-ils à travers leurs hennissements ?
DOSSIER DE VULGARISATION SCIENTIFIQUE : PARLEZ-VOUS CHEVAL ?
Agathe Nobis
11/26/20249 min read
Un peu comme la parole chez l’être humain, le hennissement contient beaucoup d’informations. Mais le cheval n’est pas aussi bien équipé que l’être humain pour articuler et produire des sons extrêmement variés. Cependant, en tendant l’oreille, une équipe de recherche, composée de Elodie F. Briefer, Roi Mandel, Anne-Laure Maigrot, Sabrina Briefer Freymond, Iris Bachmann et Edna Hillmann, a exploré le hennissement des chevaux domestiques. Dans une première étude, ils ont cherché à savoir s’il pouvait contenir des informations sur les émotions des chevaux. Dans une seconde étude, ils ont regardé si les chevaux pouvaient percevoir ces informations dans des hennissements enregistrés de chevaux familiers ou étrangers. En selle !
Sommaire
Étudier les hennissements des chevaux domestiques grâce à la séparation et aux retrouvailles
Étude 1
Le hennissement : une vocalisation positive ou négative ? Les deux !
Étude 2
Les chevaux ont-ils l’ouïe sélective ? Il semblerait que pour le hennissement, ils fassent du favoritisme !
Et la contagion émotionnelle dans tout ça ?
Ce qu’il faut retenir de ces 2 études
Références
Étudier les hennissements des chevaux domestiques grâce à la séparation et aux retrouvailles avec des congénères
Il est attendu, d’après ce qu’on sait déjà du mode de fonctionnement du cheval, qu’il ressente une émotion sous-jacente négative (valence négative) pendant la séparation du reste de son troupeau, et une émotion positive (valence positive) ou moment de les retrouver. Quant à l’intensité de la réponse (arousal), cela dépendait du nombre de chevaux quittés ou retrouvés : soit il s’agissait d’un seul cheval (arousal bas), soit de plusieurs chevaux (arousal haut). En partant de ces aprioris, ce genre de situations ont été mises à profit dans les deux études.
Dans la première étude, 5 situations ont été utilisées :
Un cheval quitte un troupeau
Un cheval quitte un seul compagnon
Un cheval retrouve un troupeau
Un cheval retrouve un compagnon
S’ajoute une condition “contrôle” neutre qui permet de voir, par comparaison, que ce qui a été manipulé (la situation de séparation/retrouvaille et le nombre de congénères) est en effet ce qui a eu un effet.
Les situations changent un peu dans la seconde étude, mais nous verrons cela plus bas le moment venu !
Étude 1 : Quelles dimensions des émotions sont véhiculées dans le hennissement ?
La première étude comprenait 20 chevaux vivants dans 5 fermes différentes. Les chercheurs ont donc créé 5 situations, comme vu plus haut, pour étudier le contenu émotionnel des hennissements produits par les chevaux mis dans ces situations. Les chercheurs pouvaient déduire une valence (émotion positive ou négative) et un arousal (niveau d’excitation) induits. Pour rappel, la valence dépendait des situations de séparation ou de retrouvaille avec des congénères, tandis que l’arousal dépendant du nombre de congénères quittés ou retrouvés.
Les chercheurs ont aussi pris des mesures physiologiques : la fréquence cardiaque qui traduit le stress et indirectement l’arousal. Ils ont aussi fait des mesures comportementales. Le but est de recouper les situations citées plus haut avec ces indicateurs pour voir s’ils sont cohérents et ainsi déduire le plus fidèlement possible les émotions sous-jacentes vécues par le cheval.
Pour en savoir plus sur comment mesurer les émotions dans les sons produits par le cheval, cela se passe dans cet article.
Les hennissements ont été enregistrés et analysés selon leur composition, leur intensité et leur durée. Deux chevaux n’ayant pas du tout henni, 18 chevaux ont pu voir leurs hennissements analysés.
Le hennissement : une vocalisation en trois actes
Si on regarde un spectrogramme du hennissement d’un cheval domestique, trois parties s’en dégagent :
L’introduction
Le climax
La fin


Illustration adaptée de Lemasson et al. (2015)
Les chercheurs se sont basés sur cette découpe en 3 parties et sur la théorie de source-filtre de la production de la parole pour analyser les hennissements.
La théorie source-filtre nous vient de la recherche chez l’être humain. C’est un modèle qui permet de comprendre comment nous pouvons produire des consonnes et des voyelles. Il explique comment nous produisons des sons, mais aussi comment ils sont perçus. Bien que le cheval ne possède pas une anatomie qui lui permette de produire des consonnes et des voyelles comme nous, il produit des sons qui passent à travers différents “filtres” anatomiques. Ces filtres vont permettre de moduler des paramètres précis du son et donc d’amener de la subtilité dans leurs hennissements. Il reste à voir si ces filtres sont mis à profit pour traduire des états émotionnels, et aussi comment cela se manifeste.
Les chercheurs ont ainsi posé l’hypothèse que le hennissement du cheval serait composé de deux dimensions : l’arousal et la valence, qui seraient “lisibles” dans deux paramètres vocaux bien différents. Ces paramètres pourraient alors être modulés indépendamment l’un de l’autre. Cela permettrait de combiner une multitude d’émotions possibles sur des dimensions d’intensité allant de très basse à très haute (valence) avec des émotions allant de très négatives à très positives (valence).
Le hennissement : une vocalisation positive ou négative ? Les deux, mon capitaine !
Les chercheurs ont passé 4 jours successifs dans chaque ferme, dont un jour d’habituation pour que les chevaux ne soient pas perturbés par la ceinture qui mesuraient leur rythme cardiaque, par exemple. Comme cela, ils étaient sûrs de mesurer des réactions à la séparation/retrouvaille, et pas le stress d’avoir ce nouveau “truc” autour du ventre.
Deux expérimentateurs ont filmé chaque situation à 5-10 mètres des chevaux. Ils ont aussi enregistré les hennissements avec un micro spécifique pour avoir un son de bonne qualité.
Après des analyses poussées, l’équipe de recherche a identifié 12 paramètres vocaux donnant des informations sur l’arousal, et 10 donnant des informations sur la valence. De tous ces paramètres, deux étaient particulièrement saillants : la fréquence F0 et la fréquence G0. Tous les hennissements en contenaient ! Et aucune harmonie n’existait entre elles : les fréquences F0 et G0 sont bien indépendantes.
F0 correspondrait à l’arousal (intensité de l'émotion), et G0 correspondrait à la valence (émotion positive/négative). Cela prouve, dans cette étude, que ces deux dimensions de l’émotion sont bien transmises par le cheval domestique dans leurs hennissements. Mais sont-elles comprises par leurs congénères ? Ou parlent-ils à un mur (de box) ?
Étude 2 : Les chevaux perçoivent-ils les émotions (valence et arousal) dans les hennissements de congénères ?
Après la première étude ci-dessus qui a mis en évidence deux fréquences fondamentales dans le hennissement (F0 et G0), chacune correspondant soit à la valence (émotion positive/négative) soit à l’arousal (intensité de l’émotion), les chercheurs se sont posé une autre question : ces deux fréquences sont-elles perçues par les autres chevaux ?
Car, qu’elles soient “émises” ou “comprises” sont deux choses complètement différentes. Dans le second cas, l’émotion transmise le serait aussi dans un but de communication ou bien aussi de relation entre deux chevaux. Ils se sont aussi demandés, dans le cas où les congénères perçoivent ces fréquences, si une contagion émotionnelle de la valence aurait lieu.
La contagion émotionnelle est “le processus par lequel l’émotion ou l’humeur d’une personne peut être directement influencée par celle de quelqu’un d’autre” (Hatfield et al., 1992, pp. 153-154). Vous noterez que cette définition date des années 90, et surtout qu’elle parle de “personnes” (comprendre “être humain”). Nous n’avons que très peu de connaissances sur la contagion émotionnelle chez le cheval, mais elle semblerait être un atout pour une espèce aussi sociale et grégaire.
Les chercheurs ont testé dans cette expérience :
Si les chevaux pouvaient percevoir dans un hennissement la valence émotionnelle d’un cheval. C'est-à-dire que si un cheval ressent une émotion négative intense et le traduit dans un hennissement, un cheval qui l’entend va-t-il y réagir différemment qu’à un hennissement positif ?
Si les chevaux étaient “contaminés” par la valence du hennissement, indépendamment du contexte de réception. C’est-à-dire que si un cheval entend un hennissement négatif intense, va-t-il lui aussi en retour ressentir une émotion négative intense ?
Pour ce faire, les chercheurs ont enregistré des hennissements produits soit pendant une séparation (valence négative), soit durant des retrouvailles (valence positive) avec un congénère (arousal bas) ou avec plusieurs congénères (arousal haut). Les chercheurs ont ensuite fait écouter ces enregistrements à d’autres chevaux, dans un contexte neutre : leur environnement habituel d’hébergement (pour qu’ils ne soient pas influencés par leur environnement, mais seulement par le hennissement). Dix-huit chevaux ont été testés sur quatre fermes différentes.
Pour déduire l’état émotionnel de chaque cheval pendant l’écoute des hennissements, des mesures physiologiques ont été prises : la température de la peau, la respiration et l’intervalle entre les battements de cœur. Les réactions comportementales ont aussi été analysées : la proportion de temps passé en mouvement pendant l’écoute, mais aussi le nombre de mouvements rapides de la tête par minute, la proportion de temps passé à mâchouiller, le nombre de hennissements ou de nickers produits par minute et enfin le délai entre le début de l’écoute et la première réaction du cheval.
Les chevaux ont-ils l’ouïe sélective ? Il semblerait que pour le hennissement, ils fassent du favoritisme !
Chaque cheval a écouté 4 types d’enregistrement :
hennissement de séparation venant d’un cheval familier
hennissement de retrouvailles avec le même cheval familier
hennissement de séparation venant d’un cheval non familier
hennissement de retrouvailles avec le même cheval non familier
L’équipe de recherches a trouvé, après analyses statistiques, que les chevaux perçoivent bien la valence de l’émotion (positive ou négative) dans le hennissement, car ils y répondaient différemment, mais seulement s’ils connaissaient le cheval qui hennit ! D’un autre côté, le niveau d’arousal (calme/excitation) du cheval qui écoutait était plus haut s’il ne connaissait pas le cheval dont provenait l’enregistrement.
Bref, les chevaux reconnaissaient s’ils connaissent ou pas le cheval qui hennit, et ils reconnaissaient (ou réagissaient…) si l’émotion transmise est positive ou négative seulement s’ils ont un lien avec le cheval qui hennit. Si le hennissement vennait d’un cheval non familier, ils avaient des réactions plus vives (intensité-arousal).
Et la contagion émotionnelle dans tout ça ?
Hélas, les chercheurs n’ont pas trouvé assez d’évidences pour affirmer ou infirmer que le cheval qui écoutait l’enregistrement était contaminé par l’émotion du cheval émetteur. Cependant, dans cette étude, seuls deux indicateurs de contagion émotionnelle étaient disponibles. La question reste donc en suspens. Il serait toutefois aussi logique de ne pas forcément voir de la contagion émotionnelle, car, dans un troupeau, si un cheval panique, il faut mieux que l'étalon ou la jument dominante gardent leur calme pour résoudre le problème. D’un autre côté, la contagion émotionnelle est utile, puisqu'elle permet, si un cheval a peur, de transmettre sa peur aux autres membres du troupeau pour qu’ils fuient tous plus rapidement d'un danger imminent.
Ce qu’il faut retenir de ces 2 études
Les chevaux communiquent leurs états émotionnels de manière assez subtile via le hennissement, malgré une anatomie qui ne leur permet pas d’articuler comme les êtres humains. Ils se parlent aussi entre eux, mais n’écoutent pas les mêmes paramètres acoustiques du hennissement s’ils connaissent ou pas l’individu. Le hennissement reste une manière prometteuse de comprendre l’évolution de la contagion émotionnelle et l’empathie chez le cheval dans de futures études.
Gardons notre esprit et nos yeux ouverts à d’autres études futures et ne campons pas (encore) sur des certitudes. Cette étude est une des seules à couvrir les sujets du hennissement, des émotions (autant positives que négatives) de la valence et de la contagion émotionnelle chez le cheval domestique. Cela permet cependant d’amener un peu plus de matière à un champ de recherche qui ne demande qu’à être exploré !
Références
Briefer, E. F., Maigrot, A.-L., Mandel, R., Freymond, S. B., Bachmann, I., & Hillmann, E. (2015). Segregation of information about emotional arousal and valence in horse whinnies. Scientific Reports, 5(1), 9989. https://doi.org/10.1038/srep09989
Briefer, E. F., Mandel, R., Maigrot, A. L., Briefer Freymond, S., Bachmann, I., & Hillmann, E. (2017). Perception of emotional valence in horse whinnies. Frontiers in zoology, 14, 8. https://doi.org/10.1186/s12983-017-0193-1
Hatfield, E., Cacioppo, J. T., & Rapson, R. L. (1992). Primitive emotional contagion. In M. S. Clark (Ed.), Emotion and social behavior. Review of Personality and Social Psychology, 14, 153 – 154.
Lemasson, A., Remeuf, K., Trabalon, M., Cuir, F., & Hausberger, M. (2015). Mares prefer the voices of highly fertile stallions. PloS one, 10(2), e0118468. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0118468


Agathe Nobis
Stagiaire psychologue
À cheval entre la neuroscience et la psychologie, je suis maintenant en relation à distance avec Kabour, un hongre de 26 ans, après plus de 10 ans de vie commune. Kabour a littéralement changé mon rapport à mes émotions. C’est cette relation, ainsi qu’une expérience en équithérapie en Nouvelle-Zélande, qui m’ont poussé à reprendre mes études entre psychologie clinique et recherche scientifique.
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Psychologue clinicienne et psychothérapeute diplômée d'Etat
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