Entendre ou comprendre : interprétons-nous vraiment bien les émotions de nos chevaux ?

Nous aimons à penser, femmes et hommes de cheval, que notre oreille s’est aiguisée au fil du temps et que nous avons perfectionné l’art de comprendre les chevaux, dont les bruits qu’ils produisent pour communiquer avec nous ou avec leurs congénères. Mais, quand est-il vraiment ? Sommes-nous dans l’illusion ou sommes-nous réellement meilleur·es que les personnes qui ne fréquentent pas les chevaux ?

DOSSIER DE VULGARISATION SCIENTIFIQUE : PARLEZ-VOUS CHEVAL ?

Agathe Nobis

11/26/20248 min read

Il existe encore peu de recherche sur le sujet, et donc les rares résultats ne tombent pas d’accord. Mais ce n’est pas une mauvaise nouvelle ! Nous allons rapidement voir deux études qui ne sont pas tout à fait comparables, mais qui donne des pistes de réflexion.

SOMMAIRE

  • Entre mammifères, on se comprend ? Oui & non...
  • Revenons à nos chevaux... les humains les comprennent-ils ?
  • Que tirer de ces deux études sur l'interprétations des émotions des chevaux domestiques ?
  • Références

Entre mammifères, on se comprend ? Oui & non...

Il existe aujourd’hui un ensemble de preuves qui semblent indiquer qu’entre mammifères, on aurait tendance à mieux se comprendre au niveau de l’arousal (c'est-à-dire l’intensité, à quel point notre corps est activé par une émotion) quand on se “parle”.

Une équipe de recherche, composée de Greenall, J. S., Cornu, L., Maigrot, A.-L., de la Torre, M. P., & de Briefer, E. F., part de ce principe et a testé en 2022 si des êtres humains arrivaient à bien classer des sons de mammifères domestiques et sauvages sur une échelle d’arousal et de valence (émotion positive ou négative). Un questionnaire en ligne avec des échantillons audios avait été envoyé aux participants. Les sons avaient déjà été analysés en amont avant d’être proposés aux 1024 participants provenant de 48 pays. Les participants ont-ils bien interprété ces sons ? C’est-à-dire, mieux que s’ils avaient répondu au hasard (on parle de niveau de chance) ?

Au global, plus facile de savoir si l'émotion est intense que si elle est négative ou positive

Les conclusions : la note de l’arousal (l’intensité) n’a que très peu variée selon l’espèce, alors que la note de la valence (émotion positive ou négative) a énormément varié. En gros : les participants étaient meilleurs que le hasard pour reconnaître l'intensité pour les animaux de la ferme, Mais il étaient parfois moins bons que le hasard pour reconnaître si une émotion était positive ou négative. L’arousal aurait été conservé au fil de l’évolution, ce qui permet aux mammifères de toujours se comprendre entre eux sur ce point. La valence serait spécifique à chaque espèce.

Une belle performance pour les sons de chevaux

Bonne nouvelle cependant (enfin, pour nous, cavalier·es), les participants étaient meilleurs que le hasard pour reconnaître et l'intensité d'une émotion et si elle était négative ou positive chez le cheval domestique. l'honneur est sauf. Il est aussi à noter que ces performances de reconnaissance étaient comparées à la reconnaissance des émotions dans des extraits sonores d'êtres humains. Et bien, les participants étaient presque aussi bons pour les chevaux que pour les humains ! Champagne !

Des facteurs comme l’âge, le niveau d’empathie, la familiarité avec l’espèce en question ou les caractéristiques mêmes du son (certains sons étaient plus “durs” que d’autres à noter) ont joué un rôle.

"J'adore les chevaux" : un argument qui a ses limites

Dans cette étude, seules les personnes ayant acquis une familiarité avec les animaux, car ils travaillent avec eux, montrent une légère amélioration de la perception de l’émotion. C’est donc l’expérience de terrain avec les animaux qui compte, et pas seulement le fait de s’informer (par exemple lire des livres sur ces animaux) ou d'apprécier les chevaux. Cependant, ce facteur ne joue qu’un rôle, parmi d’autres facteurs.

L'empathie, la soft skill qui sert partout, même aux écuries

Selon cette étude, si vous voulez vous améliorer en “parlé cheval”, essayez donc d’aller plus souvent aux écuries et de fréquenter des chevaux dans des contextes variés ! Améliorer votre capacité d’empathie pourrait aussi vous aider à mieux comprendre votre cheval. L’âge jouerait aussi un rôle, les personnes jeunes étant meilleures, mais là, vous ne pouvez rien y changer !

Toute étude a ses limites

Cependant, même s’il a été demandé sur le questionnaire si les participants avaient des problèmes d’audition, il est impossible de savoir si certaines personnes âgées ont des problèmes d’audition non identifiés. Il a aussi été demandé si le son sortait d’écouteurs ou d’enceintes, mais la qualité du son n’a pas été relevée (s’il y avait des basses, etc. ni la balance du son). Un test a dû être joué avant d’entendre les sons des animaux pour vérifier si le son était assez bon. D’un côté, le nombre de participants devrait compenser ces aléas techniques, d’un autre côté, cela reste un point d’attention à prendre en compte.

Revenons à nos chevaux... les humains les comprennent-ils ?

D’un autre côté, selon Merkies, K., Crouchman, E., & Belliveau, H dans une étude sortie la même année (2022), la familiarité ne jouerait pas de rôle. Il est à noter que cette étude-ci ne porte que sur les chevaux domestiques, et non pas sur les mammifères en général. Bref, ces deux études ne sont pas directement comparables, car elles ne posent pas exactement la même question. Cela dit, les deux s’intéressent à l’évaluation d’êtres humains de la valence et de l’arousal de sons produits par des mammifères.

Ici aussi, les participants arrivent assez bien à reconnaître si une émotion est positive ou négative chez le cheval

Dans cette étude, il a été demandé à des êtres humains de catégoriser des enregistrements audios de hennissements de 32 chevaux différents. La méthode est la même que celle utilisée dans l’étude citée plus haut : un questionnaire en ligne. Il n’y avait “que” 309 participants. Bien que les participants viennent du monde entier, une écrasante majorité venait d’Amérique du Nord. D’autre part, 59 % ont indiqué avoir beaucoup d’expérience avec les chevaux et seulement 8 % n’avaient pas d’expérience du tout avec les chevaux (ce qui correspond à 24 personnes).

Ici, les participants arrivaient à bien catégoriser la valence des chevaux domestiques (si l’émotion est globalement positive ou négative), et les femmes y étaient meilleures que les hommes. Doit-on y voir le résultat d’une capacité d’empathie culturellement plus développée chez les femmes ? C’est une piste… Cependant, dans cette étude et pour la reconnaissance de la valence, ni l’âge ni le niveau d’expérience avec le cheval domestique n’entraient en compte.

Des participants meilleurs que le hasard (qu'importe s'ils connaissent bien les chevaux ou pas 🤷‍♀️ ?)

Il semblerait ici que côtoyer les chevaux n’améliorait pas significativement l’interprétation de la valence émotionnelle des hennissements. En d’autres mots, cela signifierait que donc cette compréhension serait conservée à travers l’évolution et ne nécessiterait pas d’apprentissage ou ne bénéficierait pas de l’expérience.

Concernant le niveau d’arousal, il semblait être jugé systématiquement plus haut par les personnes plus âgées et par les femmes que par les personnes plus jeunes ou les hommes.

On vous l'a dit plus haut, aucune étude n'est parfaite, celle-ci non plus (mais c'est normal)

Une des failles de l’étude est que la valence des clips audio avait été déduite par le contexte seulement, et pas par une analyse acoustique (les composantes du son). Les chercheurs eux-mêmes acceptent que certains sons avaient peut-être été mal catégorisés avant d’être proposés aux participants.

De plus, le nombre de personnes qui n'avaient pas du tout d'expérience avec les chevaux étaient extrêmement faible (8 %), comme vu plus haut. Les personnes n’ayant pas d'expérience étaient donc en minorité. Difficile alors de comparer un petit groupe de personnes sans expérience avec un énorme groupe de personnes avec beaucoup d’expérience pour tirer des conclusions solides si le niveau de familiarité joue un rôle ou pas dans l’interprétation des émotions des hennissements de chevaux.

Une étude isolée pour un champ de recherche qui reste à explorer

Cette étude ajoute une pierre à l’édifice et appuie le besoin de continuer à créer de la connaissance sur ce sujet, afin d’avoir un jour (nous l’espérons) assez d’éléments pour proposer une analyse fine et une méthode commune pour l’interprétation des émotions produites par les chevaux, mais aussi sur comment analyser émotionnellement les sons qu’ils émettent.

Que tirer de ces deux études sur l'interprétations des émotions des chevaux domestiques ?

Dans les deux études, les participants reconnaissent si un hennissement correspond à un état émotionnel positif ou négatif mieux que s'ils avaient répondu au hasard. C'est une bonne nouvelle, car cela veut dire que nous ne serions pas trop mauvais·es pour détecter quand nos chevaux se sentent bien ou mal, et ainsi mieux répondre à leurs besoins pour in fine améliorer leur bien-être global.

Impossible de conclure ici sur la familiarité, même si la littérature penche pour un effet positif de la familiarité dans la bonne interprétation des émotions. Mais la deuxième étude possède un échantillon de personnes qui ne fréquentent pas de chevaux très faibles. Peut-être que c'est le simple fait d'être au contact des chevaux (une fois par an pendant les vacances ou tous les jours) qui améliorerait la bonne interprétation des émotions des hennissements, qu'importe le niveau précis de familiarité. Mais dans le doute, passez plus de temps aux écuries et exposez-vous, ça ne mange pas de pain carotte.

L’âge semble jouer un rôle dans la bonne interprétation de l’arousal (et parfois le genre, mais à prendre avec des pincettes : il peut exister des constructions sociales, de l'empathie apprise, etc.).

Pour l'arousal (l'intensité de l'émotion), la deuxième étude indique que l'expérience avec les chevaux n'est pas associée avec la manière dont les participant notent l'état émotionnel sur cette dimension. Cela rejoint la première étude où la familiarité ne jouait pas non plus de rôle, indiquant que la reconnaissance de l'arousal aurait été conservée à travers l'évolution (pas besoin d'être exposé·e à des chevaux et "d'apprendre"). #BornThisWay

Dans tous les cas, ces deux études ont isolé le son produit par les chevaux d’autres composantes de l’émotion comme l’expression du corps du cheval, les indicateurs physiologiques comme le rythme cardiaque ou encore les contextes. Or, certaines personnes seront peut-être mauvaises avec l’audio seul, mais meilleures si elles disposent de plus d’éléments pour interpréter les émotions d’un cheval quand il vocalise. cela ne correspond donc pas forcément aux performances que vous pourriez avoir vous-même aux écuries.

Nous semblons meilleur·es que le hasard pour comprendre les émotions des hennissements des chevaux domestiques sur des dimensions comme l'arousal ou la valence. En même temps, cela fait près de 4 200 ans qu'on se cotoit de très près avec les chevaux, ça serait sympa de se comprendre. Mais nous ne faisons pas non plus un parcours sans faute. Le son en lui-même est un indicateur précieux mais non suffisant. Le langage émotionnel des chevaux est, comme chez l'humain d'ailleurs, riche en composantes : l'expression du corps, la production de sons, des réactions physiologiques, le contexte, etc. Gardons de la nuance quand nous essayons de comprendre nos chevaux et prenons en compte plusieurs éléments.

Références

Greenall, J. S., Cornu, L., Maigrot, A.-L., de la Torre, M. P., & Briefer, E. F. (2022). Age, empathy, familiarity, domestication and call features enhance human perception of animal emotion expressions. Royal Society Open Science, 9(12), 221138. https://doi.org/10.1098/rsos.221138

Merkies, K., Crouchman, E., & Belliveau, H. (2022). Human Ability to Determine Affective States in Domestic Horse Whinnies. Anthrozoös, 35(3), 483–494. https ://doi.org/10.1080/08927936.2021.1999605

Agathe Nobis

Stagiaire psychologue

À cheval entre la neuroscience et la psychologie, je suis maintenant en relation à distance avec Kabour, un hongre de 26 ans, après plus de 10 ans de vie commune. Kabour a littéralement changé mon rapport à mes émotions. C’est cette relation, ainsi qu’une expérience en équithérapie en Nouvelle-Zélande, qui m’ont poussé à reprendre mes études entre psychologie clinique et recherche scientifique.